jeudi 19 avril 2012

L’interview des tortues

L’interview des tortues

Un conte sur les bonnes raisons de se retirer du monde…et d’y revenir !
Bernard vit en ermite depuis de nombreuses années, avec pour seule compagnie, sa chèvre. Un jour, celle-ci s’en va et l’abandonne à ses monologues en solitaire.
Va surgir alors une compagnie d’un nouveau genre, qui, elle, ne va pas le lâcher.
A se demander s’il ne ferait pas mieux de rejoindre le monde pour être enfin, un peu tranquille !

Bernard était un ermite qui vivait tout en haut d’une montagne inaccessible. Le premier village d’hommes était à une centaine de kilomètres d’où il habitait.
Pour rejoindre sa grotte, il ne fallait pas moins que trois jours de voiture, puis cinq jours de cheval, et enfin dix-huit heures à pied, à escalader une côte à décourager un bataillon d’alpinistes. Il le savait, car il avait testé tous les chemins d’accès, avant de s’établir à cet endroit. La difficulté d’accès avait été son unique critère de choix.
Bernard vivait donc seul depuis des années et s’en portait très bien. Il ne manquait de rien, buvant l’eau de pluie récupérée, mangeant les légumes de son jardin, et préparant des fromages, grâce au lait de Mimi, sa biquette préférée.
Celle-ci était son unique compagnie. Quand il avait envie de parler, il s’adressait à elle, et lui racontait ce qui lui passait par la tête. Forcément, celle-ci écoutait, sans répondre.
-« Ah Mimi, qu’est-ce qu’on est bien ici, dans la nature, loin des hommes et de leur méchanceté… Bien sûr, toi, Biquette, tu ne les connais pas, mais crois-moi, tu ne perds rien ! Auprès d’eux, que des soucis, des méchancetés, des fourberies… »
-« Tiens, je me rappelle : la fois où cet Antonin m’avait dénoncé auprès des gendarmes, sous prétexte que j’avais volé Mme Dutilleul… Que des mensonges… Exprès pour me faire du mal, parce que je venais d’acheter une bicyclette toute neuve et que lui, non… »
-« Et cette fripouille de Pinoche : il m’a fait signé tout un tas de papiers, en me promettant que j’allais devenir riche… Et j’ai été ruiné ! Ah les hommes, Biquette, ils sont tous mauvais… Il n’y a qu’à voir les articles d’un vieux journal que j’avais acheté autrefois, quand j’allais encore en ville : des guerres, des meurtres, des vols… Que de ça ! C’est triste quand même, l’homme est une espèce que Dieu n’aurait pas dû créer… »
Biquette était habituée à ces bavardages monotones. Ceux-ci ne l’intéressaient pas vraiment, car elle n’y comprenait pas grand-chose. Elle, ce qui lui plaisait, c’était de rêver !
Un jour, un de ses rêves, la poussa à quitter l’ermite. Celui-ci se retrouva seul, et bien seul. Cette fois, plus personne à qui parler, si ce n’est à la nature.
Le pauvre Bernard vaquait à ses occupations, en parlant à sa tête.
Il se retrouva ainsi à être à la fois le disant et l’écoutant, l’émetteur et le récepteur. Sauf que cette fois, la voix qui parlait à l’extérieur trouva une réponse, à l’intérieur. Bernard disait :
-« Ben, me voilà seul, mais ce n’est pas grave. De toute façon, je suis mieux ainsi. Cette biquette, elle m’énervait parfois avec ses bêlements idiots… »
-« Moi, j’aimais bien quand elle était là, c’était moins triste… » répondit la petite voix intérieure.
-« Tu parles d’une compagnie : une chèvre ! » se moqua Bernard.
-« Peut-être, mais c’était mieux que rien ! Là, vraiment, c’est mortel ! » se plaignit la petite voix.
-« Ah, tu dis des bêtises… Je m’étonne que tu puisses parler comme ça, toi qui viens de mon intérieur, et qui connais mon passé. N’est-on pas mieux ainsi, libre, sans les autres ? » demanda Bernard.
-« Franchement, non ! Les autres, certes, parfois se sont révélés ennuyeux, mais pas tous et pas toujours. Tiens, je me rappelle cet Hector, avec sa bande qui étaient venus nous voir : nous avons chanté toute la nuit. Quels bons moments, nous avons passés, tous ensemble… »
Un silence lui répondit.
-« Et cette Mme Dutilleul qui nous donnait toujours des fruits savoureux de son jardin. Comme elle était douce et généreuse, cette dame ! » continua la voix intérieure.
-« Tu m’ennuies… » répondit cette fois, l’ermite.
-« Et sa fille, tu t’en souviens, Josy… Un beau brin de demoiselle, qui a dû en faire tomber des cœurs ! Quand elle souriait, on était comme inondé de soleil… ! »
-« Là, tu m’énerves vraiment ! Tais-toi maintenant, je veux être tranquille ! »
-« Désolé, mais tu vas devoir faire avec, car moi, je ne suis pas Biquette… Je ne peux pas m’échapper sans toi ! Crois-moi, tu n’as pas fini de m’entendre ! »
Le pauvre Bernard resta ainsi pendant des mois, aux prises avec sa voix intérieure. Celle-ci ne le ménageait pas : pas un instant où il ne soit tranquille, débarrassé de ses jérémiades incessantes, de ses souvenirs émus avec les autres. Au lever, en journée, au coucher, elle le tarabustait :
-« J’en ai assez d’être seul ici. La vie, c’est les autres, ce n’est pas la solitude… Comment veux-tu que nous progressions, en restant là, seuls avec nous-mêmes ? Nous allons finir idiots et marteau, c’est tout ce que nous allons gagner… »
-« L’isolement est nocif. A quoi ça sert de vivre loin du monde, en égoïste ? Nous devons donner aux autres, et eux nous donneront, en retour. C’est ainsi que nous serons un homme ! »
-« Bernard, quitte l’ermitage tant que tu as encore un peu de raison. Toutes ces années t’ont permis de réfléchir, alors maintenant, tires-en des leçons, et apporte au monde ce que tu as compris… Allez, prépare tes bagages, je t’attends. »
Pour une fois, l’esprit de Bernard se calma, la petite voix intérieure se tut, la paix s’établit en lui. Alors, l’ermite rentra une dernière fois dans sa caverne, prépara son baluchon, et entreprit de saluer les lieux.
-« Adieu ! » dit-il solennellement.
Puis il tourna les talons, et s’en fut accomplir son périple qui le ramena vers la civilisation, où il donna de sa nature, et reçut de nombreux enseignements.

                                                              Valérie Bonenfant

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