samedi 28 avril 2012

Le repas préparé



Ma fille, lève-toi, dépose là ta laine.
Le maître va rentrer, sur la table de chêne
Que recouvre la nappe aux plis étincelants,
Mets la faïence claire et les verres brillants.
Dans la coupe arrondie à l’anse au col de cygne
Pose les fruits choisis sur des feuilles de vigne,
Les pêches qu’un velours fragile couvre encore,
Et les lourds raisins bleus mêlés aux raisins d’or.
Que le pain bien coupé remplisse les corbeilles,
Et puis ferme la porte, et chasse les abeilles,
Dehors, e soleil brûle et la muraille cuit,
Rapprochons les volets, faisons presque la nuit,
Afin qu’ainsi la salle, aux ténèbres plongée,
S’embaume toute aux fruits dont la table est chargée.
Maintenant va chercher l’eau fraîche dans la cour
Et veille que surtout la cruche, à ton retour,
Garde longtemps, glacée et lentement fondue,
Une vapeur légère à  ses flancs suspendue.

  
                  Albert Samain aux flanc du vase

La chambre paternelle



J’avais huit ou neufs ans, l’âge ou le cœur espère,
Et je partageais seul la chambre de mon père,
Vaste pièce ou mon lit s’abritait dans un coin,
Tandis qu’il occupait l’autre bout, assez loin ;
Et je dormais ainsi paisible sous sa garde,
Une nuit cependant que la lune blafarde,
Dans les carreaux bleuis envoyait sa clarté,
Un trouble sans motif me tenait agité,
Je regardais mon père et sa face robuste,
J’écoutais, admirant la vigueur de son buste,
Dans cette solitude ou me laissait le nuit,
Descendre et remontrer son souffle à petit bruit.
La lune au blanc rayon pâlissait son visage
Dont l’aspect grave et fort le jour me rendait sage.
Un infini désir me vint de m’approcher.
Je sautai de mon lit : pieds nus sur le plancher,
Mon cœur d’enfant heureux qu’on protège et caresse
Débordant tout à coup d’une vague tendresse,
Et sentant que j’avais là mon meilleur ami,
J’allai baiser le front de mon père endormi.
Et je pus reposer après dans ma couchette.
Cette marque d’amour témoignée en cachette,
Mon père la sentit, car il ne dormait pas.
Depuis il m’a conté, vieillard aux faibles pas,
Que jamais sous le ciel joie intense et profonde
Dont aux jours les plus beaux le cœur humain s’inonde,
Ne saurait égaler celle qu’il éprouva,
Quand sous ses yeux mi-clos son enfant se leva
Et s’en vint lui porter, dans la nuit inquiète,
Cette marque d’amour ignorée et muette.

         Charles De Pomairols, rêves et pensées

Aux feuillantines



Mes deux frères et moi, nous étions tout enfants,
Notre mère disait : jouez, mais je défends
Qu’on marche dans les fleurs et qu’on monte aux échelles.

Abel était l’aîné, j’étais le plus petit.
Nous mangions notre pain de si bon appétit
Que les femmes riaient quand nous passions près d’elles.

Nous mentions, pour jouer, au grenier du couvent.
Et là, tout en jouant, nous regardions souvent
Sur le haut d’une armoire un livre inaccessible.


Nous grimpâmes un jour jusqu’à ce livre noir,
Je ne sais pas comment nous fîmes pour l’avoir,
Mais je me souviens bien que c’était une bible.

Ce vieux livre sentait une odeur d’encensoir.
Nous allâmes ravis dans un coin nous asseoir.
Des estampes partout ! quel bonheur ! quel délire !

Nous l’ouvrîmes alors tout grand sur nos genoux,
Et dès le premier mot il nous parut si doux
Qu’oubliant de jouer, nous nous mîmes à lire.

Nous lûmes tous les trois ainsi, tout le matin,
Joseph, Ruth et Booz, le bon Samaritain,
Et, toujours plus charmés, le soir nous le relûmes.

Tels des enfants, s’ils ont pris un oiseau de cieux,
S’appellent en riant, et s’étonnent, joyeux,
De sentir dans leur main la douceur de ses plumes.
      

                     Victor Hugo, les Contemplations
                     ( Collection Pallas. Delagrave,édità)

A ma mère




Lorsque ma sœur et moi, dans les forêts profondes,
Nous avions déchiré nos pieds sur les cailloux,
En nous baisant au front tu nous appelais fous,
Après avoir maudit nos courses vagabondes.

Puis, comme un vent d’été confond les fraîches ondes
De deux petites ruisseaux sur un lit calme et doux,
Lorsque tu nous tenais tous deux sur tes genoux,
Tu mêlais en riant nos chevelures blondes.

Et pendant bien longtemps nous restions là blottis,
Heureux, et tu disais parfois : O chers petits !
Un jour vous serez grands, et moi je serai vieille !
Les jours se sont enfuis, d’un vol mystérieux,
Mais toujours la jeunesse éclatante et vermeille
Fleurit dans ton sourire et brille dans tes yeux.


         Théoddore de banville, 
les cariatides (fasquelle édit)

المغرب : ذكريات جيل السبعينات والثمانينات 2